Terrain de jeux
de Théo Michel (2024, 28 min)
Écrit, réalisé et filmé par
Théo Michel
Son : Léo Henry
Montage image : Clément Gille
Montage son : Clément Gille & Jeff Grosdemange
Mixage : Jeff Grosdemange
Affiche : Marion Durand
Traduction : Cécile Krys et Thalie Alvestegui
Matériel : leohenry.fr
Théo Michel
Son : Léo Henry
Montage image : Clément Gille
Montage son : Clément Gille & Jeff Grosdemange
Mixage : Jeff Grosdemange
Affiche : Marion Durand
Traduction : Cécile Krys et Thalie Alvestegui
Matériel : leohenry.fr
Point de départ
Tout a commencé avec ma caméra, à la fenêtre de mon appartement et cette vue qui s’étendait devant moi. En première année de master, j’ai réalisé un exercice qui consistait à filmer le lieu où je vivais, une cité en Essonne. Au début, il n’était question que de capturer l’endroit, de filmer ses immeubles, son architecture et cette forêt d’arbres qui l’enveloppait, sans autre but que d’en faire un portrait visuel. L’exercice était simple : filmer un lieu en plan fixe. Mais très vite, l’objectif de la caméra est devenu un miroir. Je regardais ce lieu, et lui, il me parlait. Des murmures. Des souvenirs enfouis remontaient. C’était mon enfance qui frappait à la porte. Une nostalgie sourde, une sorte de mélancolie venue du béton et des feuillages. Ce lieu n’était pas qu’un décor. Il était vivant, chargé d’histoires. Je me suis laissé envahir par la puissance de ce que l’espace pouvait m’évoquer.
Ainsi, le projet initial s’est métamorphosé en un autoportrait, une exploration de mes souvenirs liés à ce lieu. Lors de ma deuxième année de master, j’ai choisi de revenir à cette idée, de pousser plus loin ce travail pour en faire mon projet de fin d’études. D’évoquer dans un film le lien qui peut nous unir à un lieu.
Depuis, contempler la cité par les fenêtres de mon appartement est donc l'occasion de me replonger dans l’enfance, jusqu’à m’y retrouver enfermé, captif d’un temps perdu. Cette enfance dont je parle s’étire de mes cinq ans, les premiers jeux dehors, jusqu’à mes douze ans, âge où j'ai cessé de traîner dans la cité, où j'ai arrêté de voir mes amis d’ici, pour en trouver ailleurs. Une autre période commençait alors, une autre vie presque. Mais j’ai toujours vécu dans cette cité, je ne l’ai jamais vraiment quittée.




L'enfance et l'imaginaire
Les souvenirs affluent, portés par des sensations retrouvées : le rebond d’un ballon qui résonne dans l’air, l’odeur de l’herbe fraîchement coupée qui ramène aux instants de jeux, et surtout, le murmure des bouleaux la nuit, qui réveille en moi des échos profonds de mon enfance, comme un chuchotement venu d’un autre temps. Un soir, mon frère et moi avons même observé une étrange lumière dans le ciel, une vision qui nous a marqués à jamais. Ces moments se sont métamorphosés au fil du temps, tissant un récit où la frontière entre le réel et l'imaginaire devient floue. Les mystères de notre enfance refont surface, et peu à peu, la réalité se mêle à la fiction de nos souvenirs, effaçant les limites entre ce qui est vécu et ce qui est rêvé.
Terrain de jeux aspire à rendre hommage à la beauté d’un monde révolu et aux mystères qu’il abrite. Il se présente comme une parenthèse enchantée, plongeant dans l’histoire d’un jeune garçon au cœur d’une cité ordinaire, tout en célébrant l’imaginaire, le départ, les secrets merveilleux, ces espaces chers à notre mémoire et la beauté simple de nos souvenirs.
Avec le recule, on prend conscience de l'intensité avec laquelle on a vécu cette période, persuadé que cette époque serait éternelle. On se rend compte que nous étions des joueurs avides, pressés, un peu fous, convaincus qu’on serait toujours âgé de dix ans, que les cercles de la jeunesse ne se dénoueraient jamais. L’enfance, bien qu’émaillée de moments cruels, est souvent un souvenir d’une douceur teintée de mélancolie et d'enchantement. Cette idéalisation du passé s’explique par la sélectivité de notre mémoire, qui tend à gommer les souffrances et tragédies, en particulier celles des premiers âges de la vie.
L’enfance est faite de détails insignifiants, de moments extravagants et bizarres, une succession d'événements flous, semblables à un jeu d'ombres et de lumières. Le véritable regret de l’enfance, réside dans cette époque où l’imaginaire et le romanesque s’imposent naturellement, avec une splendeur débordante, sans effort. Ce qui me fascine en repensant à cette époque, c’est l’emprise totale de l’imaginaire, qui régnait avec une pureté presque primitive, sans limites.
À la fenêtre
Au-delà d’une simple exploration de l'attachement à un lieu, ce film s'efforce de capturer l'essence de l'imaginaire, en particulier celui des lieux magiques de notre enfance. C’est cette magie, celle qui réside dans les recoins invisibles du quotidien, que j’ai voulu saisir, comme un écho à l’origine de ma passion pour le cinéma, née dans la contemplation du monde depuis les fenêtres de mon appartement, transformées en véritables écrans de rêves.
Ainsi, j’ai choisi de filmer depuis les hauteurs, du deuxième étage de mon appartement, sans jamais descendre au sol ni même me filmer directement, si ce n’est par le biais de reflets. Ce choix m’a permis d’approfondir à la fois la distance que je ressens désormais par rapport à ce lieu, tout en préservant une proximité intime, marquée par ma présence tout en restant absent. La fenêtre, en tant que cadre théâtral de la nature et des objets qui nous entourent, devient un dispositif médiateur, une frontière fragile entre la lumière et l’obscurité, le visible et l’invisible. Le fait de filmer depuis une hauteur me séduit par sa dimension symbolique : elle crée une rupture avec le temps qui s'écoule en bas, un temps différent, celui de l'enfance.
Le choix de filmer seul s'inscrivait naturellement dans cette logique : reproduire l’expérience du regard, celle de l’observation attentive du monde depuis une fenêtre. Parfois, je m’étonnais de considérer la caméra comme un compagnon, dont le regard devait être guidé pour capter ce que je voulais lui dévoiler. Doucement, je la faisais tourner, effectuant de légers panoramiques ou inclinaisons subtiles, la dirigeant vers les jeux furtifs de la lumière sur la pelouse ou le mouvement délicat du vent dans les feuilles. Je dansais avec elle, me laissant guider par l’imprévu, par ce qui accrochait soudainement mon regard. Comme en danse, il s’agissait de faire confiance à l’outil, maîtriser la technique pour pouvoir s’y abandonner complètement. La caméra devenait alors un prolongement du regard, un observateur patient du passage du temps. Parfois, je la laissais filmer seule, tandis que je m’éloignais, arpenter d’autres recoins de la cité, toujours à l'affût du moindre frémissement.
Filmer depuis la fenêtre m’évoque ces nuits d’enfance passées à scruter l’obscurité, persuadé que les arbres murmuraient entre eux, que leurs branches étaient des bras tendus vers nous, porteurs d’une vie secrète, capables de raconter des histoires que seul l’herbe et les fleurs pouvaient entendre. Mes yeux glissaient de fenêtre en fenêtre, inventant des récits pour les ombres derrière les rideaux, des récits éphémères nés de la lumière et de l'ombre. Le ciel, à ce moment-là, devenait une toile infinie où les étoiles se mêlaient aux avions traversant la nuit, et dans mon esprit, ces lumières étaient celles de visiteurs venus d’ailleurs.
Au-delà d’une simple exploration de l'attachement à un lieu, ce film s'efforce de capturer l'essence de l'imaginaire, en particulier celui des lieux magiques de notre enfance. C’est cette magie, celle qui réside dans les recoins invisibles du quotidien, que j’ai voulu saisir, comme un écho à l’origine de ma passion pour le cinéma, née dans la contemplation du monde depuis les fenêtres de mon appartement, transformées en véritables écrans de rêves.
Ainsi, j’ai choisi de filmer depuis les hauteurs, du deuxième étage de mon appartement, sans jamais descendre au sol ni même me filmer directement, si ce n’est par le biais de reflets. Ce choix m’a permis d’approfondir à la fois la distance que je ressens désormais par rapport à ce lieu, tout en préservant une proximité intime, marquée par ma présence tout en restant absent. La fenêtre, en tant que cadre théâtral de la nature et des objets qui nous entourent, devient un dispositif médiateur, une frontière fragile entre la lumière et l’obscurité, le visible et l’invisible. Le fait de filmer depuis une hauteur me séduit par sa dimension symbolique : elle crée une rupture avec le temps qui s'écoule en bas, un temps différent, celui de l'enfance.
Le choix de filmer seul s'inscrivait naturellement dans cette logique : reproduire l’expérience du regard, celle de l’observation attentive du monde depuis une fenêtre. Parfois, je m’étonnais de considérer la caméra comme un compagnon, dont le regard devait être guidé pour capter ce que je voulais lui dévoiler. Doucement, je la faisais tourner, effectuant de légers panoramiques ou inclinaisons subtiles, la dirigeant vers les jeux furtifs de la lumière sur la pelouse ou le mouvement délicat du vent dans les feuilles. Je dansais avec elle, me laissant guider par l’imprévu, par ce qui accrochait soudainement mon regard. Comme en danse, il s’agissait de faire confiance à l’outil, maîtriser la technique pour pouvoir s’y abandonner complètement. La caméra devenait alors un prolongement du regard, un observateur patient du passage du temps. Parfois, je la laissais filmer seule, tandis que je m’éloignais, arpenter d’autres recoins de la cité, toujours à l'affût du moindre frémissement.
Filmer depuis la fenêtre m’évoque ces nuits d’enfance passées à scruter l’obscurité, persuadé que les arbres murmuraient entre eux, que leurs branches étaient des bras tendus vers nous, porteurs d’une vie secrète, capables de raconter des histoires que seul l’herbe et les fleurs pouvaient entendre. Mes yeux glissaient de fenêtre en fenêtre, inventant des récits pour les ombres derrière les rideaux, des récits éphémères nés de la lumière et de l'ombre. Le ciel, à ce moment-là, devenait une toile infinie où les étoiles se mêlaient aux avions traversant la nuit, et dans mon esprit, ces lumières étaient celles de visiteurs venus d’ailleurs.





Spielberg a souvent évoqué sa scène préférée : un enfant qui ouvre une porte (et bien que ce ne soit pas une fenêtre, le symbolisme reste similaire), et une lumière éclatante envahit le seuil dans Rencontre du troisième type (1977). Cette scène, point de jonction entre le quotidien et l'imaginaire, incarne la promesse d’un monde inconnu, non pas effrayant, mais rempli de merveilles. Le petit garçon, empli de naïveté, est d’abord fasciné par ces lumières qu’il aperçoit dehors, tout comme le spectateur. C’est une métaphore du cinéma : l’enfant-cinéphile attend que l’écran l’emmène dans un monde nouveau. Il en va de même dans Peter Pan (1953) : franchir le seuil de la fenêtre, quitter la chambre close pour s'envoler vers un monde rêvé. La fenêtre, l’écran, deviennent des portes vers une expérience immersive.
Le cinéma américain, en particulier l’œuvre de Spielberg, a profondément nourri mon imaginaire d’enfant. Dès mon plus jeune âge, il n’a pas seulement tissé un lien entre la maison et les grands espaces ; il a aussi tracé une ligne verticale entre la chambre et le ciel, nous incitant à lever les yeux vers les hauteurs. Dans E.T. l’extra-terrestre (1982), un film dont l’affiche orne encore le mur de ma chambre, une scène me hante toujours aujourd’hui. Lorsque les astronautes de la NASA franchissent brusquement la porte de la maison, ils introduisent l’inconnu au cœur même du foyer familial. Ainsi, les deux films de Spielberg semblent contenir une vérité universelle : il faut avoir le courage de franchir le seuil, d’affronter ce qui nous attend de l’autre côté, tout autant que de laisser l’étranger entrer dans notre monde.
Le cinéma
Par écho, je me souviens des faisceaux lumineux des projecteurs qui, un soir, perçaient l’obscurité et s’infiltraient jusque dans notre appartement. C’était le tournage de J’enrage de son absence de Sandrine Bonnaire, peut-être le souvenir le plus marquant que je garde de ce lieu. Cette intrusion cinématographique dans mon quotidien m’a fasciné. Depuis mes fenêtres, je regardais le tournage avec une attention presque obsessionnelle, jour et nuit. Avec mes amis d’enfance, nous nous glissions sur le plateau, faisant mine d’être des figurants. Ce qui se déroulait devant mes yeux me semblait abstrait, presque irréel. Pourquoi répéter les mêmes scènes des dizaines de fois ? Pourquoi glisser des mots à l’oreille des acteurs entre chaque prise ? Peu à peu, je découvrais ce qui se cachait derrière l’écran : la précision infinie de la direction d’acteurs, le découpage méthodique des scènes, et cette lente alchimie qui transforme le chaos du tournage en une œuvre fluide et cohérente.
Ce n’est qu’en découvrant le film terminé que j’ai ressenti un véritable vertige. Ma cité, ce lieu que je croyais connaître dans ses moindres recoins, avait été métamorphosée. Un autre monde s’était superposé au mien. Je reconnaissais les lieux, mais leurs usages m’échappaient : un enfant entrant par une porte pour réapparaître à un endroit impossible ; des bruits de porte qui ne correspondaient pas à la réalité ; une lumière irréelle enveloppant les bâtiments la nuit. Ces détails, qui auraient pu sembler insignifiants, me révélaient une vérité essentielle : le cinéma n’est pas un miroir fidèle, mais une illusion soigneusement construite, une magie née de mille petites tromperies.
Ce tournage, qui avait interrompu le cours ordinaire de ma vie, s’est transformé en une véritable leçon. Observer avec émerveillement le travail sur le plateau, puis découvrir avec stupeur le résultat final, a marqué un tournant décisif pour moi. C’est là, devant mes fenêtres, que mon envie de cinéma est née. Peu à peu, cette passion est devenue une obsession, une évidence.
Mais si ce tournage est resté un souvenir si marquant, c’est aussi parce qu’il est intimement lié à mes derniers moments partagés avec mes amis d’enfance. Peu de temps après, ils ont commencé à partir, un par un, laissant derrière eux une absence que je ressens encore aujourd’hui. Avec le temps, j’ai appris à observer ces métamorphoses silencieuses, ces signes qui montrent que le monde change et que rien ne demeure. Les années ont passé, et les arbres de la cité ont peu à peu masqué l’aire de jeux que j’observais depuis ma fenêtre. C’est avec ma caméra que j’ai pris conscience de cette lente disparition. Mon univers d’enfant s’effaçait, englouti par les forces implacables de la nature et du temps. Le cinéma, avec ses illusions et ses artifices, m’a offert un refuge contre cette perte : une manière de retenir ce qui semblait voué à disparaître.
Avec le recul - et c’est finalement ce qui m’intéressait dans le film -, ce souvenir de tournage semble marquer à la fois la fin de l’enfance et la naissance d’un nouveau regard sur le monde, un regard façonné par la lumière, le cadrage, et cette quête infinie de donner un sens à ce qui nous échappe.
Mais si ce tournage est resté un souvenir si marquant, c’est aussi parce qu’il est intimement lié à mes derniers moments partagés avec mes amis d’enfance. Peu de temps après, ils ont commencé à partir, un par un, laissant derrière eux une absence que je ressens encore aujourd’hui. Avec le temps, j’ai appris à observer ces métamorphoses silencieuses, ces signes qui montrent que le monde change et que rien ne demeure. Les années ont passé, et les arbres de la cité ont peu à peu masqué l’aire de jeux que j’observais depuis ma fenêtre. C’est avec ma caméra que j’ai pris conscience de cette lente disparition. Mon univers d’enfant s’effaçait, englouti par les forces implacables de la nature et du temps. Le cinéma, avec ses illusions et ses artifices, m’a offert un refuge contre cette perte : une manière de retenir ce qui semblait voué à disparaître.
Avec le recul - et c’est finalement ce qui m’intéressait dans le film -, ce souvenir de tournage semble marquer à la fois la fin de l’enfance et la naissance d’un nouveau regard sur le monde, un regard façonné par la lumière, le cadrage, et cette quête infinie de donner un sens à ce qui nous échappe.
Théo Michel

